Epilogue #5

Déjà la fin de cette petite série autour du drapeau Rouge Vert Noir. Je vous l’ai décortiqué au possible mais je ne vous ai pas réellement parlé de sa création. Souvenez-vous, lors de mon IGTV d’introduction, j’évoquais le caractère controversé de ce drapeau.

Il y a très peu d’écrits officiels quant à la naissance du drapeau RVN ; c’est un peu comme la période de l’esclavage dans les manuels d’histoire en France (ouaisssss je saissssss, mais bon je ne suis plus à un pied dans le plat près hein). Je fais un petit aparté très rapide à ce sujet car nombreuses sont les personnes choquées quand je dis que l’esclavage n’est pas étudié aux Antilles (du moins il ne l’était pas quand j’y ai fait mes classes, jusqu’en terminale).

C’est quand-même le comble du paradoxe, n’est-ce pas… La France a un très grave problème d’acceptation de son passé colonial mais est-ce réellement la solution que de faire l’autruche ? Comment peut-on espérer une saine construction quand finalement on ne connaît pas une partie de son histoire ? Il y a d’ailleurs une merveilleuse chanson du martiniquais E.sy Kennennga, qui aborde ce problème, à écouter ICI.

Mais revenons à notre histoire de drapeau. Il semblerait que les trois fameuses couleurs soient apparues pour la première fois dès 1665, portées par un Nèg’ Mawon (rebelle) sous forme de bandeau ou de foulard ; puis plusieurs fois ensuite (1801, 1870…), lors d’insurrections. Elles réapparaissent vers 1960, dans une association d’étudiants martiniquais ; ceux-ci revendiquaient le droit à l’émancipation du peuple martiniquais et une dizaine d’entre eux, dont faisait partie un certain Victor Lessort, a été emprisonnée pour ces prises de position forte.

Ce serait lors de son séjour en prison (avant d’être acquitté deux ans plus tard) qu’il aurait donné les symboliques que je vous ai exposées, au rouge, au vert et au noir. Ce serait enfin en 1968 que les couleurs furent assemblées sous la forme que nous connaissons aujourd’hui, par Guy Cabort et Alex Ferdinand, partisans du Mouvement National de Libération de la Martinique (MNLM), le tout premier mouvement indépendantiste de l’île. Le drapeau a été dès lors brandi par bon nombre de partis politiques, tels que le PPM (Parti Progressiste Martiniquais) ou encore le MODEMAS…

Au-delà de ces controverses, ce que je retiens de ce drapeau et de sa symbolique, ce sont toutes les luttes contre l’oppression permanente et persistante. C’est à mon sens, un catalyseur pour celles et ceux qui refusent de courber l’échine. Un témoin de valeurs fortes et essentielles pour moi, Martiniquaise.

Pour ce dernier tableau, j’ai construit ma réflexion autour d’un élément essentiel au patrimoine culturel de la Martinique : le tambour. C’est un objet extrêmement précieux de part sa confection artisanale déjà. Il est depuis la nuit des temps, source de motivation accompagnant les esclaves dans leur dur labeur, vecteur de messages à travers les Nèg’ Mawon, vase communicant entre musiciens et danseurs. Il a un statut immuable au sein du peuple martiniquais. Il tient d’ailleurs son petit nom, tambour bèlè, de la danse ancestrale de la Martinique, le bèlè. Suivant un schéma bien codifié, le chanteur donne la voix, suivi des répondeurs, le ti-bwa donne le rythme, le tambour fait son entrée, talonné par les danseurs.

De ma réflexion a donc découlé cette tenue, où rien n’est laissé au hasard. J’ai choisi un coton brodé Un Chat su Un fil, qui rappelle le carrelage du madras, et du blanc pour mettre en valeur le Rouge, le Vert et le Noir. La jupe froncée (et doublée) est un clin d’œil aux jupes portées par les danseuses bèlè. J’ai noué un foulard à ma taille comme le carré noué sur les hanches des danseuses ; foulard coupé/cousu dans des chutes de coton RVN. Le haut est une référence aux robes Gaule portées à l’époque par les femmes créoles comme tenue du quotidien. J’ai utilisé le patron de la robe Mindy (très modifiée comme ICI) de Fibre Mood, avec cette encolure carrée tellement caractéristique et ses manches volumineuses. Le maré tèt’ (attaché de foulard) rappelle bien évidemment la période de l’esclavage où il était ordonné aux femmes noires de couvrir leurs cheveux (pratique largement démocratisée depuis).

Côté bijoux, j’ai voulu rester sobre et j’ai opté pour des créoles (parce que j’adore ça au quotidien mais aussi parce que ce sont des boucles qui étaient énormément portées par les femmes noires). Je voulais également une chevillère pour sublimer le combo pied/tambour et j’ai laissé carte blanche à Gladys cette fois-ci. J’ai de suite validé sa proposition, inspirée du collier de servitude ou d’esclavage en Bourgogne. Un nom horrible je conçois ; mais ce collier représente l’amour qui unit les cœurs, lien symbolisé par trois chaînes : le passé, le présent et le futur. Et c’est ça qui m’a plu, cette idée d’attachement au passé, au présent et au futur, autour d’un seul élément, le drapeau RVN. La chevillère est composée d’un cauri, de perles de verre, de perle en émeraude et de laiton.

Nous n’avons malheureusement pas pu faire de vidéo de cette séance mais je remercie Nicolas qui a fait un incroyable travail sur les autres tenues. Je remercie également Laurent pour sa disponibilité et son écoute ; tellement fière de montrer ces magnifiques clichés. Merci à Gladys et sa sensibilité, sa créativité et sa réactivité de folie. Merci à Mamou pour le prêt de ce précieux tambour.

Et merci à VOUS qui avez suivi ce projet RVN avec engouement et ferveur. Vous avez dissipé mes doutes dès les premières secondes de partage et je vous en suis vraiment reconnaissante. J’ai eu un réel plaisir à partager mes petites connaissances, mes aspirations, mes coups de gueule gentillets, une partie de moi en somme. Cette histoire n’est plus seulement la mienne, elle est aussi la vôtre désormais.

5 réflexions sur “Epilogue #5

  1. Wouaw j’en ai limite les larmes aux yeux….. 👏🏾👏🏾👏🏾👏🏾👏🏾 tu as sublimé ce projet ! Tu as une plume tellement agréable et le choix des clichés au top ! Je suis limite dégouté que ce soit terminé… Bravo encore à toi ! Mais sache que tu ne peux clairement pas en rester là ! Je pense que de grandes choses t’attendent il faut que tu ailles les chercher !

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  2. Wouhaaa. Merci Laurence. Tout est sublime, quel travail (et quel talent)! T’es mots sur ton île , ton histoire, notre histoire aussi. De tes croquis à la mise en scène en passant par les photos, les bijoux, les détails et bien sur les coutures. Tout est magnifique, tu es magnifique. La couture au service de l’art et des idées. C’est vraiment un très très beau projet que tu nous a présenté.
    Merci, vraiment., et félicitations.

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  3. Je te remercie infiniment pour ce travail si riche en représentations et en faits historiques réalisé à partir de l’origine d’une bannière. Je salue la grande artiste que tu es. Ce concept que tu as réalisé est pour moi, non seulement original, mais aussi unique et riche en enseignements. Du haut de mon grand âge, Antillaise et Malienne, je suis heureuse de voir que tu incarnes une telle relève. Tu loues aussi cette culture indéniable qu’est l’Afrique qui nous habite. Je te salue bien bas ma chère Laurence 🙏

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  4. Pfiou, j’en ai les larmes aux yeux à la fin de cet épilogue. Ta tenue est comme d’habitude superbe, très bien réalisée, tu habites les photos de ta présence lumineuse et solaire.
    Merci d’être toi Laurence, j’ai toujours plaisir à te lire, que ce soit pour parler couture mais aussi de tout autre chose, j’aime ta personnalité et ta capacité à mettre habilement en mots ce qui te révolte (et à juste titre !!!).
    Ce projet était incroyable, tout à ton image, RESPECT !

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